Bon qu’à ça, par Jacques-Henri Michot, écrivain, veilleur

Publié par FABIENRIBERY

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Willy Römer, « Berlin, 11 janvier 1919. Barricades faites de rouleaux et de liasses de papier journal dans la Schützenstrasse, devant le siège de la maison d’édition Mosse », 1919© Agentur für Bilder zur Zeitgeschichte

« Dites-moi ce qui se passe sur la terre. » (Joseph Joubert)

Dans ce monde effondré, dans la progression quotidienne de l’abjection nationale, il y a des personnes rares, de simples citoyens, des enfants, et des artistes.

Je tiens le poète et écrivain Jacque-Henri Michot pour l’un de ces Justes dont nous avons besoin pour ne pas désespérer totalement de la petite race humaine.

Fidèle à la classe ouvrière allemand du début du XXe siècle, dont le massacre précipita le destin funeste de l’Europe et des idéaux révolutionnaires émancipateurs, Jacques-Henri Michot est l’auteur d’une poignée de livres fondamentaux, notamment Un ABC de la barbarie et Comme un fracas (Al Dante, 1998 et 2009).

Paraît aujourd’hui à Caen chez Nous, Derniers temps, journal de notre époque pensé également comme un lieu d’expérimentations textuelles doublé d’une autobiographie jazzée – une mère couturière, un père instituteur.

Un recueil, des fragments, des miscellanées, un chantier, un laboratoire, une chronique, un diary, un capharnaüm (sous-titre de l’opus magnum) portés par un art du montage cut filé.

Les notations précises concernant la littérature, le cinéma et la musique se mêlent dans une vaste orchestration répondant par l’intelligence sensible au chaos actuel.

Un livre testamentaire ? Peut-être, mais à la façon du héraut confiant dans la possibilité des mots de toucher d’autres êtres prêts à relever le flambeau des plus belles valeurs.

« Et il va écrire, tenter d’écrire sous Macron. » 

Il ne faudrait d’ailleurs pas qu’il meure sous Napoléon le petit, ce ne serait pas honorable.

Un ouvrage de cinq cents pages (juin 2017 – octobre 2020), surchargé oui, comme un fardeau, comme une barque au moment de couler, mais finalement résistant à la fureur des flots.

Beckett est cité, mais aussi Michel Leiris, Georges Perec, Thomas Bernhard, Bertolt Brecht, Albert Ayler, Franz Kafka, Howard Zinn, Jean Genet, et tant d’autres frères des crêtes.

Tant que nous parlons des morts (l’Abbé Bonpain, fusillé en mars 1943 pour actes de Résistance), ceux-ci vivent encore, voilà l’éthique.

Comment s’en sortir ?

Combien reste-t-il de cigarillos à griller ?

Attentats terroristes, guerres, conflits : l’écrivain se doit d’être à la hauteur du crime, et de faire un bond hors du rang des meurtriers.

Littérature et mal sont liés parce que l’impossible nous étreint, nous étouffe, nous force au silence – à déchirer.

Des exilés, des oubliés, des méprisés.

La première personne sera employée, oui, mais au nom de tous.

Un ami passe à l’improviste, dans l’appartement ou le journal en cours d’écriture, rien n’est meilleur.

Avec Jacques-Henri Michot le lazaréen, c’est la levée des noms, des dates, des listes, jusqu’à l’hypermnésie.

Et s’il faut introduire une béance, les lipogrammes continueront le travail du sens.

L’obsession du suicide hante Derniers temps, soit la meilleure façon de rester en vie, mais aussi la fatigue, l’épuisement, le découragement, les angoisses.

Jean Ziegler est cité : « pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, il n’y a pas de manque objectif de nourriture, un enfant qui meurt de faim est un enfant assassiné. »

Jérémie/JHM : « Si j’ajoute l’état de déréliction qui est le mien (ou que je ne peux guère m’empêcher d’estimer mien…), ainsi que le mien dégoût d’un monde principalement immonde, j’en arrive, parfois, à ma considérer comme un individu à bout de forces, voire au bout du rouleau. »

La vraie littérature est affaire de survivants. Les autres ? Des mignardises pour le marché très rentable des bons sentiments.

Tiens, on vient d’assassiner par injection létale au pénitencier de Jackson (Géorgie), Troy Davis, homme Noir de quarante-deux ans, et innocent.

Jean-Marie Sraub, le 13 octobre 1992 : « Je déteste l’époque dans laquelle je vis, et en particulier les valets de la propagande, c’est tout […] J’aime le monde, la vie et la planète. »

Le Maréchal Pétain, le lundi 17 juin 1940 : « C’est le cœur serré que je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser le combat […] »

Méfions-nous des cœurs serrés, préférons-leur les cœurs larges, élargis, agrandis, ouverts.

A la façon du Je me souviens perecquien, Jacques-Henri Michot ouvre ses éphémérides, écrit Maurice Audin, allégresse de ciel bleu, Rafle du Vél d’Hiv, Adama Traoré, mort le jour de ses vingt-quatre ans, écrasé sous le poids de trois gendarmes.

Victoire sémantique : « Pour ne prendre ici qu’un seul exemple, personnel : Il se sera exempté, tout au long de son existence, d’user de l’expression : « Forces de l’ordre ». Pas une seule fois – il en a l’absolue certitude – il n’aura prononcé ou écrit : « Les forces de l’ordre ». »

Temps des grandes migrations, temps des désespoirs, derniers temps.

« Hier, auditionné par le Sénat, le ministre Gérard Collomb a estimé que les migrants jouent à comparer les différentes législations des pays, s’adonnant ainsi au benchmarking. Le 9 de ce mois, commentant, devant les sénateurs, le projet de loi Asile et immigration, notre ministre chargé des Affaires européennes avait dénoncé, elle, le « shopping de l’asile ». »

Quels liens feriez-vous, cher lecteur, entre l’expression « toi aussi tu as des armes » et « indignité nationale » ?    

« Car outrage et mort ne font qu’un. »

Car outrage et mort ne font qu’un.

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Jacques-Henri Michot, Derniers temps, Un capharnaüm, éditions NOUS, 2021, 512 pages

Editions NOUS

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